dimanche 26 décembre 2010

A fond la couette


Plaisir de la soirée
(Lu Yu)

je déterre des taros et trie moi-même les légumes
pour cuire le ragoût
de la neige qui fond au bord du toit je recueille
quelques gouttes, au crépuscule le froid
s'accentue
ce n'est pas pour me déplaire, de toute la journée
aucun visiteur
de temps à autre j'entends quelqu'un couper
du bois dans le jardin en friche

Après la neige, préparant du thé
(Lu Yu)

la neige fondue, douce, limpide, gonfle l'eau du puits
j'installe moi-même le réchaud pour préparer le thé
pas la moindre trace d'une affaire ne m'encombre le coeur
je n'aurai pas vécu en vain dans ce monde durant cent années

La sieste
(Lu Yu)

mon poignet est fatigué, soudain le livre tombe par terre
le coeur limpide sans rêve, le ventre bien rebondi
mon élixir d'immortalité a beau être au point,
pour autant je ne m'envole pas en chevauchant les nuages
je m'attarde un moment dans le monde
des hommes, tel un immortel du sommeil

L'art de la sieste et de la quiétude
poèmes chinois traduits par
Hervé Collet et Cheng Wing Fun

dimanche 5 décembre 2010

Un poil sourcilleux


Tout va de travers aujourd'hui. Je suis de mauvais poil. Elisabeth aussi. C'est une espèce de claustrophobie à l'envers. Il n'en est jamais question dans les ouvrages médicaux spécialisés.

Je veux qu'il se remette à neiger. Je veux être bloqué par les neiges. Et en même temps, je ne sais plus où j'en suis. On s'est vraiment bien marrés quand Kirby était là.

Je suis censé être un ermite, mais dans ce rôle je suis plutôt minable: je cours me cacher au fond des forêts pour m'apercevoir que j'adore mes semblables, mes amis.

Mais les forêts aussi, je les adore. Elles sont juste de l'autre côté de la fenêtre. J'appuie les doigts contre les vitres froides de la serre. Il y a des créatures sauvages un tout petit peu plus loin, dans les bois.

Ces créatures - car elles m'observent, bien que je ne puisse pas les voir, bien que je ne distingue que leurs traces dans la neige - comprennent le tic nerveux de ma paupière, et celui de mon coeur qui tressaille.

Rick Bass
Winter

samedi 13 novembre 2010

Qui mal y pense


Ma mère est une artiste. Ces tableaux sont d'elle, reprit-il en lui montrant le mur. Ce sont de magnifiques créations. Elle regarde le monde et le rend plus beau sur ses toiles. Pour moi, c'est la façon qu'elle a trouvée de se distancier du mal que nous avons tous en nous.

D'après elle, c'est à toute notre histoire qu'il faut penser si on veut comprendre les gens. A l'entendre, si nous sommes myopes sur notre passé, c'est parce que nous nous arrêtons aux Grecs et aux Romains, certains, c'est vrai, vont jusqu'à Moïse, mais, toujours d'après elle, il faut remonter bien plus en arrière.

Elle dit qu'il y a des moments où lorsqu'elle travaille dans son studio et que tout est calme, elle entend un bruit et sent alors tous les petits muscles de ses oreilles se tendre pour écouter, comme un chat.

D'après elle, cela prouverait, ou lui rappellerait, que nous devons toujours remonter jusqu'au règne animal. Mais même elle ne saurait admettre que nous sommes mauvais. Elle en est incapable. Exactement comme vous.

Parce que vous, vous vous croyez bonne. Et vous l'êtes. Vous l'êtes parce que vous n'avez jamais eu l'occasion de laisser échapper le mal qui est en vous, parce que la vie ne vous a jamais donné ce choix.

Deon Meyer
Les soldats de l'aube

mercredi 20 octobre 2010

Epris de vertige


Je me sens toujours plus seul quand il fait froid.

Le froid de l'autre côté de la vitre me rappelle celui qui émane de mon propre corps. Je suis assailli des deux côtés. Mais je lutte, contre le froid et contre la solitude. C'est pourquoi je creuse un trou dans la glace chaque matin.

Si quelqu'un, posté sur les eaux gelées avec des jumelles, me voyait faire, il me prendrait pour un fou. Il croirait que je prépare ma mort. Un homme nu dans le froid glacial, une hache à la main, en train de creuser un trou ?!

Au fond je l'espère peut-être, ce quelqu'un, ombre noire dans l'immensité blanche qui me verra un jour et se demandera s'il ne faut pas intervenir avant qu'il ne soit trop tard. Pour ce qui est de me sauver, en tout cas, c'est inutile. Je n'ai pas de projets de suicide.

Dans un autre temps, juste après la catastrophe, il m'est arrivé, oui, de vouloir en finir. Pourtant, je ne suis jamais passé à l'acte. La lâcheté à toujours été une fidèle compagne de ma vie.

Maintenant comme alors, je pense que le seul enjeu, pour un être vivant, est de ne pas lâcher prise. La vie est une branche fragile suspendue au-dessus d'un abîme. Je m'y cramponne tant que j'en ai la force. Puis je tombe, comme les autres, et je ne sais pas ce qui m'attend.

Hennig Mankell
Les chaussures italiennes.

mardi 21 septembre 2010

Tous les chemins mènent aux Roms


L'absence de maison, de terre, de sol suppose, en amont, un geste déplacé, une peine causée à Dieu. Le schéma imprègne l'âme des hommes depuis des siècles : les Juifs, les Tsiganes, les Romanichels, les Gitans, les Bohémiens, les Zingaros et tous les gens du voyage le savent qu'on a tous, un jour ou l'autre, voulu contraindre à la sédentarité, quand on ne leur a pas dénié le droit même à exister.

Le voyageur déplaît au Dieu des Chrétiens, il indispose tout autant les princes, les rois, les gens de pouvoir désireux de réaliser la communauté dont s'échappent toujours les errants impénitents, asociaux et inaccessibles aux groupes enracinés.

Toutes les idéologies dominantes exercent leur contrôle, leur domination, voire leur violence sur le nomade. Les Empires se constituent toujours sur la réduction à rien des figures errantes ou des peuples mobiles.

Le national-socialisme allemand a célébré la race aryenne sédentaire, enracinée, fixe et nationale, en même temps qu'il désignait ses ennemis : les Juifs et les Tsiganes nomades, sans racines, mobiles et cosmopolites, sans patries, sans terres.

Le stalinisme russe a procédé de la même manière, en persécutant lui aussi les sémites et les peuples de bergers des républiques caucasiennes ou sud-sibériennes.

Le pétainisme français a élu les mêmes victimes émissaires tout en célébrant les sédentaires régionaux, locaux, patriotes, nationalistes, les gens du terroir, les produits gaulois.

Michel Onfray
Théorie du voyage
Poétique de la géographie

lundi 30 août 2010

Ascendant carié (suite et fin)


Et qu'était donc cette altitude spirituelle, ce moi transmué et évacué, ce blanc de la perfection, sinon le vide cristallin jusqu'au silence et lumineux jusqu'à l'aveuglement?

Si cette "ascèse" allait me nettoyer des scories du monde, elle allait en même temps (illusoire combien) me laver jusqu'à l'os, me dissoudre jusqu'à la moelle, me souffler jusqu'aux atomes, me réduire à rien, ou au "pur esprit" ce qui est la même chose.

Pur, unique ( à la bien improbable condition d'y parvenir), au dessus des impuretés et du divers du monde, essence parmi les existences, les substances et le matériaux, je ne serais plus rien qu'abstraction, cadavre sec, fétu d'air effacé au moindre souffle du vivant, rien et vide...

Etre un marcheur des montagnes me suffisait.

Thierry Guinhut
Le recours aux monts du Cantal

vendredi 27 août 2010

Ascendant carié


A la réflexion, je ne tardai pas à réaliser mon erreur. En quoi consistait cette "hauteur spirituelle" dont on parlait quant à la montagne? N'y avait-il pas là une imposture, une mythologie; n'était-ce pas puéril d'associer la hauteur physique des monts à celle de l'esprit?

Ce que je ressentais était une légèreté (hors la fatigue), une exaltation lyrique, une vibration de la béatitude, une euphorie due à la visibilité élargie sur le proche et le lointain (le mouvement calme et altier du paysage), tout cela dû peut-être à la pureté de l'air, à la raréfaction, pourtant à peine sensible à mille huit cents mètres, de l'oxygène...

Mais de là à croire que je penserais plus et mieux, que je saisirais le fin du fin de quelque sagesse ou zen intérieur, il y avait loin. Suffisait-il de lieux neufs pour se changer? Suffisait-il de monter pour s'élever?

Thierry Guinhut
Le recours aux monts du Cantal